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lundi 15 octobre 2018

Samantha Bailly : une voix qui dérange

Bon. Que les choses soient claires. Sam Bailly est une amie. Elle a choisi d'auto-éditer un roman. ADULTE. Genre, littérature blanche. Sur Amazon. Amazon, ce n'était pas forcément le choix le plus pertinent.OK. ET ? Et cela déclenche des vagues de haine et d'injures. De la part de tout un pan de la profession, voire hors profession, qui visiblement n'attendaient que cela pour tomber à bras raccourcis sur elle. 
Preuve qu'elle est dangereuse.
Sinon, on ne pointerait pas du doigt cette publication à venir (il y a des dizaines d'auteur.ice.s professionnels qui publient ou reéditent via Amazon, et personne ne dit rien). Vous savez, c'est un peu comme une élection... Lorsqu'un candidat dérange l'ordre établi (par les médias et les lobbies), on lui trouve des accointances bizarres, etc.Si vous préférez, je peux vous faire la même avec le cinéma - la liste est plus longue encore. 
Donc, Samantha dérange.
Juste une question : parmi ceux qui l'accusent de "tuer les libraires", combien vont chercher des bouquins, CDs, DVDs et autres sur Amazon, bouffent des nuggets à base de poussins broyés et tuent, eux, des orangs-outangs en se gavant de Nutella et autres cochonneries à l'huile de palme ? 


Samantha Bailly se bat depuis plus d'un an pour défendre les droits et le statut des auteur.ice.s et illustrateur.ice.s. Elle a résisté aux pressions. Elle a tenu tête à de grosses pointures du milieu. Elle a FAIT AVANCER LES CHOSES. La campagne de bashing qu'elle subit aujourd'hui ressemble à un règlement de compte. C'est probablement sexiste, en plus d'être une tentative d'étouffer une voix qui dérange.

Aux minables qui s'en prennent à elle sur les réseaux, je rappellerai simplement que le harcèlement, les appels à la haine sont aujourd'hui des actes criminels, punis par la loi. 

Concernant le sexisme assez évident de ce déferlement de haine, je vous invite à lire cet article. ICI.

lundi 8 octobre 2018

AUTRICE ou ECRIVAINE


Je suis une femme. Je fais partie des 50% de la planète qui pendant des siècles n'a pas eu le droit d'exister. OK. Il y a encore plein d'endroits sur la planète où les femmes n'ont toujours pas le droit d'exister (sauf comme reproductrices ou/et punching-ball).
Ici, en Europe, et plus précisément en France, les femmes ont des droits et sont protégées. En théorie. Et plus qu'ailleurs... Et beaucoup moins aussi. Petite liste : inégalité des salaires/ contrats à compétences (au moins) égales, droit des femmes à disposer de leur corps constamment remis en cause, de façon plus ou moins insidieuse ("clause de conscience" invoquée chez des médecins refusant de pratiquer l'IVG, manque criant de moyens au planning familial, commission PMA  incluant des autorités religieuses alors qu'on est dans un pays LAÏC, etc.), remise en cause systématique de la parole de femmes ayant subi des agressions sexuelles ou des viols ("tu l'as bien cherché", "tu n'étais pas un peu provocante", etc.)
... Dans ce merveilleux pays qui est le nôtre, donc... 
Depuis plusieurs années émergent l'écriture inclusive et la féminisation des noms.
Dans ces noms féminisés, "autrice". J'en avais déjà parlé sur ce blog : autrice est le féminin légitime d'auteur. Si vous voulez vous pencher plus avant sur la question, lisez le très bel article d'Aurore Evain à ce propos.


A plusieurs reprises au cours de l'histoire (générale, des mots, des femmes) la légitimité du terme est questionnée et remise en question. Ce qui gêne ? C'est le côté important. Créateur. Les femmes, créatrices ? Les femmes, capables de faire œuvre littéraire ? NON MAIS CA VA PAS ?
D'ailleurs, la perspective a tellement gêné ces messieurs de l'Académie qu'ils ont érigé en règle que tout ce qui était universel se devait d'être masculin, et que, lorsqu'on écrivait, on était auteur ou on la fermait. 
Pour ma part, c'est avec Précieuses, pas ridicules, que je me suis réveillée.
Quand j'ai découvert  que, par exemple, en France, les classes de composition musicales étaient interdites aux femmes jusqu'au début du XXème siècle, que les poétesses étudiées en cours étaient rares, et qu'en dehors de Louise Michel (difficile de faire autrement), elles étaient renvoyées à leurs fleurs et leurs berceaux, merci. Et à la littérature jeunesse, qui est une "sous-littérature " c'est bien connu (eh oui, le mépris qui existe tout particulièrement dans notre pays pour cette branche de la création littéraire  belle et bien une origine sexiste. Chroniqueurs.euse.s, pensez-y la prochaine fois que vous rédigerez une critique: "bien écrit pour de la jeunesse" ou "en même temps, c'est juste de la jeunesse". Outre le fait que personne ne vous oblige à en lire, vous faites preuve de sexisme inconscient!
Quand je me retourne sur l'histoire des arts et des femme, je contemple des millénaires de sexisme, pire - d'asphyxie.  Toutes ces créatrices ont été étouffées, rabaissées, écrasées, contraintes de prendre des pseudonymes masculins pour exister.  
Aujourd'hui encore - et toujours - quand on bouscule un peu certains genres, (littéraires), on dérange.
Bref. Tout ça pour dire qu'autrice ne fait pas plus "autiste" qu'auteur fait au-tort (et plutôt moins), qu'écrivaine n'est pas plus vaine qu'écrivain n'est vain.

 Ainsi, autrice et écrivaine sont des termes justes dans une société qui évolue et commence à accorder à tou.te.s le droit de créer et respectueux en regard de l'histoire des arts et des femmes qui ont été mutilées dans leur art ou leur identité, les unes parce qu'elles osaient s'affirmer, les autres parce qu'elles voulaient exister "en dépit de leur genre".



jeudi 4 octobre 2018

A coeurs battants - aujourd'hui, c'est sortie!






Foulard humide plaqué sur le visage, capuche rabattue sur la tête, Harley tente de rattraper sa sœur et JB, manteau gris et manteau cobalt qui filent à toute allure, droit devant eux. Il s’est arrêté, une minute, pour ranger dans son sac le bel objectif de son appareil-photo, bien trop fragile pour supporter la mêlée.
Il aurait dû réfléchir trente secondes. Le temps perdu a suffi à les séparer.
En dépit du voile mouillé qui le protège, les gaz irritent sa gorge, lancent ses muqueuses et des larmes coulent abondamment de ses yeux. Quelqu’un le bouscule. Il perd l’équilibre, se rattrape de justesse bras tendus comme un aveugle, relève la tête : sa demi-sœur et leur ami ont définitivement disparu, avalés par le brouillard et la cohue.
— Et merde, souffle-t-il.
Son dépit est bref : sans eux, l’adolescent peut aussi prendre le temps de réaliser quelques prises, sur le vif, de cette manifestation métamorphosée en champ de bataille. Si ses images parviennent à exprimer la confusion, la peur, l’exaltation, la violence et la rage ambiantes, ses profs seront peut-être impressionnés par son travail de terrain ! Une silhouette anonyme et noire se détache de la masse affolée, une grenade fumigène à la main. Vite ! Il ne dispose que de quelques secondes pour saisir l’instant. Instinct, ses mains s’emparent de son Reflex, son appareil devient le prolongement de son œil – clic ! Une première photo. Clic ! Une autre. Déjà, l’inconnu s’efface, vision fantomatique qui s’évapore dans la brume couleur de cendres.
Autour de lui, c’est la panique. Les hurlements, les sirènes, le martèlement de milliers de pas, les tirs répétés d’armes anti-émeute et d’armes lacrymogènes. Un peu étourdi, il s’accroche à la tache rose vif qui louvoie à quelques mètres devant lui. Guidé par la couleur, Harley accélère, s’efforce de ne pas perdre sa trace – peine perdue. Désorienté, il se laisse porter par le flot humain, tente d’effectuer quelques clichés, renonce rapidement. Des rugissements de rage, le tonnerre d’un assaut, le fracas d’une grenade, trop proche – et la douleur qui le plie en deux. Souffle coupé, il tombe à genoux sur le pavement souillé. Des étoiles dansent devant son visage. Il examine son ventre : rien. Quant à son précieux Reflex, il n’a pas été touché.
À quelques mètres de lui, une forme recroquevillée gémit doucement. Harley se précipite, pose la main sur l’épaule du blessé. Celui-ci tourne la tête vers lui. Il est âgé d’une vingtaine d’années, peut-être. Il possède des traits fins, d’immenses yeux bleus, rougis par les larmes et les fumées. Le cœur de Harley manque un battement. Il a le sentiment d’avoir trouvé un ange au milieu de cet enfer policier.
— Tu peux te lever ?
— Je… Je crois répond l’inconnu. C’est juste que… Entre les grenades et les tirs, j’ai du mal à respirer.
Sans réfléchir, l’adolescent ôte son foulard et le noue autour de son visage.
— J’ai des gouttes pour les yeux, aussi, propose-t-il.
— Ça ira, merci.
Haley l’aide à se remettre sur ses pieds, glisse son bras sous son épaule.
— Je m’appelle Louis. Et toi ?
— Harley.
— Les revoilà ! On court ?
Ils s’élancent, collés l’un à l’autre pour se soutenir, parce qu’ils se sentent plus forts ainsi. Ils réussissent à esquiver une unité : en armures luisantes, caqués, matraques en main, les CRS passent à trois mètres d’eux. Plus loin, des manifestants révoltés tentent de forcer un barrage de boucliers pour fuir l’immense place en proie au chaos.
Ils s’arrêtent, tentent de reprendre leur souffle. Impulsion, Harley allume son appareil-photo, cadre le visage angélique de son compagnon, appuie. Et encore. Et encore.
— Tu aurais pu me demander ! s’exclame celui-ci.
— Tu veux les voir ? 

— Plus tard ! Là, il va falloir qu’on trouve une solution, et vite, étant donné que toutes les issues sont bloquées, siffle Louis...
 

Voilà. C'est Harley ! Séparé de sa demi-sœur et de son meilleur ami, il tente de quitter la place de la république, transformée en enfer par les affrontements et les lacrymos.



#acoeursbattants #onvautmieuxqueça