Derniers articles

mardi 15 août 2017

Question de vocabulaire

Cela faisait un moment que je n'avais rien publié à propos de ma tribu et plus généralement des chevaux. A la suite d'une émission sur la psychiatrie animale (ici) et un article relayé par une amie sur le bien-être équin, j'ai envie de faire un point... 
Le vocabulaire de l'élevage, des  vétérinaires et des cavaliers est  paradoxal  : il considère à la fois le cheval comme un égal : il n'a pas des pattes mais des jambes, un museau mais un nez, un pelage mais une robe, etc., contrairement...à la chèvre, par exemple... (héritage, si l'on en croit Pastoureau, d'une époque où il est considéré comme  un intermédiaire entre la terre et le ciel... ) et comme un objet puisqu'il parle  de "prise d'état", de "modèle", de "jetage" (pour ne pas dire morve), qui tend au contraire à faire de lui soit "de la viande sur pattes-pardon, jambes" soit un "outil" de travail ou de concours.
Aujourd'hui, l'équitation évolue : heureusement, de plus en plus de structures équestres prennent en compte le bien-être de ses pensionnaires et s'efforcent d'avoir une approche respectueuse de ces derniers ; l'éthologie, et toutes ses autres dénominations, ont permis aux humains de prendre conscience que les chevaux sont des individus complexes, hypersensibles, capables de se déconnecter du monde pour ne plus souffrir (exemple du "bourrin" de club "qui tourne en rond tête basse et se prend des coups), capables de soigner, d'aimer... Aujourd'hui, il existe des diplômes d'éthologie et de droit équin (à la fac), de l'équi-thérapie où le cheval est un partenaire, et on arrive enfin à le considérer comme une personne (plus ou moins... pas parce que je n'y crois pas, mais parce que ce n'est pas non plus gagné, le spécisme a la peau dure). 
Mais comme nous ne vivons pas dans un monde de Bisounours, à côté de ces belles avancées, il y a les traditions/cul de plomb "j'ai toujours fait comme ça donc surtout je ne bouge pas" , le marketing "oh, les cremello c'est trop beau jj'en veux un comme ça", la mafia des concours hippiques (mauvais traitements, clonages, naming) et la connerie née de notre société de consommation (qui s'étend à tous les animaux : "j'en ai marre de celui-ci j'en veux un neuf")... 
Et le vocabulaire, lui, ne change pas. On continue à objectiver les chevaux par atavisme. Et encourager les comportements dégueulasses évoqués plus haut. 
Je suis absolument persuadée qu'en modifiant notre vocabulaire, on peut renforcer cette approche éthique des chevaux et de l'équitation. Les mots sont après tout l'une des bases fondamentales de l'éducation. D'ailleurs (là, on atteint mon point Godwin perso à moi), c'est en féminisant les noms qu'on sensibilise les gens à l'égalité des genres et qu'on lutte contre le sexisme. 
C'est une autrice assumée qui vous le dit. 
Photo : Véronique Chérubin Venancio

Et donc :
On ne dit pas "c'est un beau modèle, bien proportionné" mais "il beau et est bien proportionné/ elle est belle et bien proportionnée".
Un cheval n'est pas une voiture.
  On ne dit pas "il/ elle a perdu de l'état" mais "il/ elle a perdu du poids (ou maigri)"... 
Un cheval n'est pas un bout de viande.  
Rien que ce genre de nuance pourrait commencer à changer la donne... 

Photo : Zouina Cheval


(Bien sûr, vous trouverez des gens qui ricaneront, évoqueront "un bon steak de cheval" ou simplement ne verront pas l'intérêt de changer leurs habitudes. Pas de souci! Avant de leur enfoncer votre poing dans la figure, parlez de leur enfant comme d'un "beau tendron" (expression désuète mais explicite) ou d'un "sacré morceau", demandez à votre ami/e sceptique si "elle/ sa mère/ compagne s'est fait refaire la carrosserie" (ben tiens, sexisme et spécisme, on y revient) et quand on évoque devant vous un licenciement, dites que c'est juste un "dégraissage"... Réaction garantie. 
Et si ce n'est pas le cas, changez de fréquentation... )













mercredi 9 août 2017

Mes ancêtres les Gaulois... ou pas

Je viens de recevoir mes résultats ADN du Genographic Project, initié par National Géographic depuis plus de vingt ans pour tenter d'établir une carte ADN des migrations humaines et de leurs origines... Bien qu'imparfaite et fragmentaire, cette recherche donne une bonne idée de ce qu'on pu être les migrations et les évolutions génétiques humaines. Elle est d'autant plus intéressante que le matériau est en perpétuelle évolution.
Malheureusement, en tant que femme, je n'ai accès qu'aux marqueurs ADN féminins (donc, mon histoire génétique reste fragmentaire) - papa, si tu me lis (et je n'en doute pas) - il faut que tu participes au projet pour qu'on sache enfin pourquoi les chevaux...
Et comme c'est grâce à Fabien que j'ai pu participer, je vous renvoie du côté de ses origines norroises, en lien sur son blog : .


A propos de l'ADN
L'ADN est une combinaison de gènes transmis par nos parents. Il nous fournit des caractéristiques allant de la couleur des yeux à la taille ou la sensibilité aux maladies. Le chromosome Y est transmis directement de père en fils, sans changement, de génération en génération. L'ADN mitochondrial passe de la mère à ses enfants, mais seules les femmes peuvent le transmettre. Il trace une lignée purement maternelle, même s'il existe chez les garçons et les filles. 
L'ADN est transmis sans changement, à moins qu'une mutation - hasard ou évolution - se produise. La mutation, appelée marqueur génétique, agit comme un phare : elle permet de relier entre elles les générations, et  donc de remonter le fil de notre histoire.



Au commencement...

... était l'homo heidelbergensis - il y a 300000 ou 400 000 ans. Certains groupes ayant quitté l'Afrique, ils donnèrent naissance aux Néandertaliens (ouest) et Denisoviens (est). Quand l'homo sapiens (ex heidelbergensis ayant évolué) quitta l'Afrique à son tour - il y a environ 60 000 ans, il se mêla à ses cousins et c'est pourquoi nous avons tous en nous quelque chose de néandertalien (ou denisovien à l'est). En moyenne, les Non-Africains ont entre 1.1 et 1.3 de gènes néandertaliens. 
Du côté maternel, nous n'en avons que 0.9. 

Ma lignée maternelle appartient au haplogroupe H1A4A (identification par des marqueurs génétiques communs), partagé par 0.1% de la population étudiée. Inutile de vous dire que niveau informations, c'est compliqué. 
En préambule, il faut savoir que les femmes ont une ancêtre commune, appelée Eve Mitochondriale, qui vivait en Afrique il y a 180 000 ans, à peu près. Et donc, de cette Eve sont issues deux branches principales, exclusivement africaines : L0 et L1/2/3/4/5/6. 

Il y a 67 000 ans, à peu près...
Des mutations génétiques d'une descendante de L1/2/3/4/5/6 donnent naissance à L3. La branche L3 est présente en Afrique (du mali à l'Afrique du Sud), mais aussi chez de nombreux Afro-Américains. C'est aussi cette branche, celle de mes ancêtres maternels, donc, qui a migré massivement vers le nord et quitté le continent africain, donnant naissance à deux haplogroupes : M et N.  
A priori, les glaciations de l'époque ont rendu habitables le Sahara et d'autres lieux alors inhospitaliers tout à fait fréquentables. Troupeaux et nomades ont donc migré... 

Il y a 60 000 ans...
La branche N, passant par le Sinaï et le bassin du Nil, se répand du côté de la Méditerranée et en Asie mineure. On trouve des "N" en Asie, en Inde, en Europe et Aux USA. "Ma" branche est allée faire un tour du côté du Proche-Orient puis s'en est allée vers le nord-estn du côté du Caucase... 

Il y a 55 000 ans... 
En Asie de l'Ouest, N se métamorphose en R. 
Et les R ont la bougeotte. Certains migrent vers l'Afrique du Nord. D'autres vont vers l'ouest (Anatolie) ou le nord via le Caucase et la Géorgie. D'autres enfin  migrent du côté de l'Asie centrale. Le problème, c'est que les R ont une histoire génétique compliquée, avec deux vagues de migrations qui se sont entremêlées. R et N, même combat. 
Le résultat, c'est tout de même que R est l'un des marqueurs génétiques le plus commun en Europe. 

Il y a 41 000 ans... 
Avec R0, ça repart et ça revient... Le monde se divise en deux catégories, ceux qui vont d'Asie en Asie centrale et Asie de l'Ouest, et ceux qui font un come-back en Afrique. Plus tard, ces mêmes R0 se redéploient, via le Caucase et l'Anatolie jusqu'en Europe, où ils se mêlent aux Néandertaliens. Les R0 sont également très répandus du côté de la Mer rouge et en Éthiopie. 

Entre 22350 et 7245 années... 
Ils sont assez précis, non ? 
R0 donne naissance au haplogroupe HV, qui a donné naissance aux deux lignées féminines les plus répandues en Europe occidentale. Mais en même temps, c'est compliqué parce que les HV sont quand même restés un bon bout de temps au Proche-Orient.  
Bref, après les contradictions et les retours en arrière de R0, voici les bizarreries de HV. 
Aujourd'hui, les HV font partie des populations d'Europe, d'Anatolie, d'Asie de l'Ouest, du Caucase, du sud de la Russie et de la République de Géorgie. Cette lignée représente environ 21% des lignées maternelles en Arménie, 8% en Turquie et 5%  en Croatie. Cependant, HV n'est que de 1% en en moyenne, en Europe. On la retrouve chez 7% de la population de l'Inde et des Émirats Arabes Unis.

Il y a 28 000 ans 
Un petit retour en arrière, avec la branche H, ça vous dit ?  
A noter, c'est là que vous pouvez vous dire que j'ai énormément de points communs avec Copernic (mais ça n'explique toujours pas  les chevaux). Eh oui, lui et moi, on appartient au même halogroupe.  Il semblerait que ce groupe H a été marqué par la culture aurignatienne (outils plus perfectionnés, sagaies d'os, etc.) Ces pauvres malheureux, qui existaient depuis les années -30 000 ont subi une énorme vague de glaciation il y a 15/20 000 ans, ce qui a obligé les survicants à migrer vers le sud, en attendant que le climat redevienne raisonnable. Le réchauffement leur a permis de recoloniser le nord. Le baby-boom qui a suivi explique apparemment que le halogroupe H soit aujourd'hui le plus répandu en Europe. On le trouve bien représenté à Rome et à Athènes, en Irlande, en Turquie et dans le Caucase.

Entre 9900 et 800 à peu près...
Si proche, si loin... H1.
Asie de l'Ouest. Europe du Nord. Afrique de l'Ouest. Les recherches sont en cours, pour l'instant et tout ce que les chercheurs ont pu déterminer, c'est que H1 représente environ 10% des lignées maternelles au Danemark et environ 8% en Norvège et en Suède. H1 se trouve dans 9 % des lignées maternelles dans les Îles Britanniques (ça doit être ça, la reine Victoria)  et 12 % en Irlande du Nord. C'est environ 8% de la population au Portugal. C'est entre 4 et 5 % des lignées maternelles en Croatie (deux fois que la Croatie est mentionnée, un bon prétexte pour y aller...), 5% de la population arménienne et  6% de la population libanaise.

Il y a longtemps, très longtemps, dans une galaxie lointaine... 
Absolument, j'ai de l'ADN de Skywalker en moi. 
Plus sérieusement, la branche H1e qui s'est répandue d'Asie de l'Ouest en Anatolie et en Europe est encore à l'étude. H1e est présente au sein de la population syrienne et de la diaspora juive (séfarade et ashkénaze)


Ce que je trouve très intéressant, dans ce vaste projet, c'est qu'il pulvérise racismes, idées reçues, préjugés, et pose une question de bon sens... L'humanité existerait-elle encore, si des entités - disons, extra-terrestres - avaient empêché les flux migratoires, parqué les L3 dans des camps, traqué les R et construit des murs pour empêcher les H de fuir la glaciation ? Ben non...  

Et aujourd'hui ? 
Mes ancêtres maternels proches - c'est-à-dire  depuis 10 000 ans - ont été analysés à partir de mon génome complet - cette fois maternel ET paternel. Même si, visiblement, c'est un peu moins clair de ce côté là. Cela permet de remonter à six générations, et de mettre en évidences certaines migrations antérieures. L'analyse de mon génome fait émerger quatre groupes distincts. 

Le premier, c'est la diaspora juive 
49% de mon ADN vient de l'exode de populations de culture et/ou religion juive du Moyen-Orient vers différentes régions d'Europe. Ces différents exodes se sont produits au fil des millénaires, jusqu'à l'histoire récente. 

Le deuxième, c'est l'Europe de l'ouest et l'Europe centrale
34% de mon ADN vient de là. Et vive la préhistoire, puisque ce bout-là vient de groupes qui se sont répandus du nord de l'Espagne à l'Autriche en passant par la France et le nord de L'Italie. C'est de là que viendrait mon 0.9 de Néandertalien.

Le 3ème, c'est l'Europe du sud
13% de mon ADN vient du nord de la Méditerranée, zone d'échanges culturels et commerciaux, homogénéisée par l'Empire romain. Cette branche ADN se trouve chez les Européens du sud  mais aussi en Afrique du Nord (je vois poindre le lien avec les chevaux...)

Le 4ème, c'est l'Asie mineure
4% de mon ADN vient de la région frontalière entre l'Europe , l'Asie et le bassin Méditerranéen : Mer Noire, Liban, Turquie, et peuples du Caucase (nomades cavaliers, allez savoir). Ce sont ces ancêtres qui ont migré hors d'Afrique il y a 60 000 ans.


Et voilà! Je trouve ça passionnant de savoir que je viens de plein d'endroits différents, et que je partage des gènes avec un/e inconnu/e qui vit à l'autre bout du monde... Et vous savez quoi, ça donne plein d'idées de romans (et de voyages.... en Croatie, par exemple).


jeudi 3 août 2017

Nach Dem Krieg/ Nouvelle

Chose promise... 
un petit bout de texte, pas de poème feel-good cette fois, j'ai un slam qui me démange mais encore trouvé le bon tempo - ni le cœur - de l'écrire. Alors, ci-dessous, je vous propose une ,nouvelle. Elle était parue dans l'anthologie Contes du monde, aux éditions du Riez, il y a quelques années. Écrite, si je me souviens bien sous influence  d’Allemagne, année zéro.  pas gaie du tout, donc... 
Bonne lecture! (quand même...) 
Vous pouvez l'écouter en lisant... 


Nach dem Krieg

Doch als die Hexe zum Ofen schaut hinein
Ward sie gestoßen von Hans und Gretelein
Die Hexe musste braten, die Kinder gehen nach Haus,
Nun ist das Märchen von Hans und Grete aus.
Hänsel und Gretel – Kindslied

Des ruines. De la poussière. Sous les décombres, quand on fouille, quelques trésors. Parfois. Le plus souvent, d’autres décombres, la main raide et bleue d’un cadavre.
L’enfant porte, malgré la chaleur d’été, une casquette de laine enfoncée jusqu’aux oreilles. Sa chemise – grise ? bleu ciel ? – rapiécée est bien trop grande pour ses frêles épaules et son pantalon a été taillé dans l’uniforme d’un soldat mort.  
Hänsel und Gretel verlieren sich im Wald
Es war so finster und auch so bitter kalt..
Il fredonne cette vieille comptine. Pourtant, il n’a rien trouvé aujourd’hui, pas même un mégot de cigarette, ou quelques bouts de charbon. Il rentre bredouille, une fois encore. Alors il chante. Pas parce que le soleil brille et le rend joyeux, malgré sa pauvreté, mais pour se donner du cœur au ventre. Qui chante dîne. Qui chante n’a pas peur.
Sie kamen an ein Häuschen um Pfefferkuchen fein...
 D’ailleurs, il n’y a pas de raison d’avoir peur.
Le père sera déçu, c’est vrai. Le mère soupirera.
Mais ils ne diront rien. Non. Cette fois encore, ils ne diront rien. Ils attendront le soir. C’est à ce moment-là que retentiront les premiers éclats de voix, prémices de la dispute qui les oppose depuis – depuis tellement longtemps. Le prétexte ? La mère sort, chaque soir, et ne rentre qu’au matin. Cela commence toujours de la même façon. La mère revêt la jolie robe à taille cintrée qu’elle lave et repasse presque tous les jours. Elle chausse ses escarpins de cuir, les seuls en bon état. Elle applique consciencieusement une couche de rouge à lèvres – très rouge – sur sa bouche. Enfin, dernière touche, elle met une touche de parfum –vestige d’avant-guerre – sur ses poignets et à la naissance de ses seins. Le père, affalé sur le fauteuil miteux de ce qui leur sert de salon, l’aperçoit et la hèle. « Où vas-tu, comme ça ? » « Tu le sais. » « J’ai honte, honte de ce que tu fais, Greta ! » « Ce n’est pas comme si j’avais le choix, Hans, puisque tu ne veux pas te rendre. Deux cartes de rationnement pour trois, ça ne suffit pas, tu le sais. » « On m’a mutilé, Greta ! Que crois-tu que feront ces salopards de bolcheviks, quand ils me verront avec ma jambe amputée, hein ? Ces Russes, les types comme moi, qui ne servent à rien, ils les fusillent. Ce sont des démons, Greta… » « Tous ne sont pas Russes. Tu peux te rendre aux Américains, au Français, même. Ils sont gentils, tu sais. Ils donnent souvent des cigarettes, des chewing-gums… » « Traînée ! Putain ! » Mais Greta est déjà sortie.
Wer mag der Herr wohl von diesem Häuschen sein...
Fouiller les décombres. Chaparder autant que se peut quelques menus objets pour les revendre au marché noir. Rentrer et écouter le père et la mère se quereller. Tel est le quotidien de l’enfant.
Un matin, pourtant, la mère ne rentre pas. Le père et l’enfant l’attendent toute la journée. En vain. Quand vient le crépuscule, elle n’est toujours pas là. Le père s’impatiente. L’enfant, inquiète, descend deux étages et frappe à la porte d’Olga. Elle est grande et brune. Ses yeux sont verts et son nez est constellé de taches de rousseur. Il y a de grosses fleurs sur sa robe – rouges, comme son rouge à lèvres, comme celui de la mère.  
Olga ouvre. Regarde l’enfant. Un instant lui suffit pour comprendre.
— Entre, dit-elle de sa voix lasse, un peu cassée.
Elle referme la porte, un peu brusquement peut-être, et s’allume nerveusement une cigarette.
— Cadeau d’un soldat, explique-t-elle à l’enfant qui regarde le paquet avec envie et étonnement.
— Maman, où elle est ?
Olga inspire une bouffée, fixe un point invisible sur le mur. Crache, longuement, la fumée âcre.
— Dis, Olga… maman, elle n’est pas…
Le mot est trop dur à prononcer. Il reste, coincé, dans sa gorge. A la place, l’enfant sent monter les larmes. Elles brûlent ses yeux, roulent sur ses joues sans qu’elle puisse les retenir.
— Ne pleure pas, Lorelei. Ta mère n’est pas morte. Elle est partie, c’est tout. Un Américain, rencontré au hasard d’une sortie. Il est reparti dans son pays, a emmené Greta dans ses bagages.
Lorelei dévisage Olga, interdite.  Elle ne comprend pas. Ne peut pas comprendre. La mère est partie, l’a laissée seule, avec le père infirme. Enfin, elle trouve le courage de parler.
— Pourquoi ?
Timbre faible, presque inaudible.
Olga soupire.
Ecrase son mégot. S’assied, sur la table où trône l’énorme cendrier.  Invite l’enfant à s’installer en face d’elle.
— Greta… Ta mère… Elle n’a pas choisi cette vie. Elle n’a jamais voulu ce qui s’est passé.
— Ce qui s’est passé ? répète Lorelei.
— Le Führer. Le Reich. Toutes ces imbécillités sur les races inférieures, supérieures et la guerre. Ton père, lui, c’était un vrai soldat. Un qui ne discutait pas les ordres. Un qui faisait du zèle…
— Il s’est battu tant qu’il a pu.
Impossible de savoir si Lorelei est fière ou non de cela.
— Ta mère n’était pas d’accord avec tout ça. Moi non plus, d’ailleurs…
Lorelei reste quelques minutes sans rien dire. Elle se souvient d’une voisine avec qui elle jouait, avant. Une fillette rousse qui avait perdu ses dents de devant le même jour qu’elle. Et qui ne cessait, tout comme elle, de vérifier avec le gras du pouce qu’elles allaient bien repousser. Une fillette avec une étoile jaune, que sa mère lui avait interdit de revoir. Une fillette que d’affreux soldats étaient venus chercher, un jour. Lorelei avait couru pour l’aider. Sa mère l’avait retenue, giflée à toute volée.
— Si elle était pas d’accord, pourquoi…
— Pourquoi elle n’a rien dit ? Pourquoi elle n’a rien fait ?
C’est au tour d’Olga, maintenant, de pleurer. De grosses larmes qui emportent avec elle son maquillage et laissent sur sa peau des traînées noires.
— La peur, Lorelei. La peur est la pire chose qui soit… Elle s’insinue dans ton âme, et après, elle te suit partout… Même dans tes rêves… Oui, la peur les transforme en cauchemar. Tu sais, Lorelei, la peur peut changer un héros en lâche… Après, il y a la honte. Certains arrivent à vivre avec, d’autres…
Elle s’interrompt, le souffle court. Pense à son fiancé qui s’est suicidé. Non, comme Hans – cet imbécile d’estropié – l’a cru, par loyauté envers Hitler, mais parce qu’il ne supportait plus le poids de ce qu’il avait fait. Laissé faire. Accepté.
— Quel âge as-tu, Lorelei ? Onze ans ?  
— J’aurais treize ans le neuf novembre.
— Tu es assez grande pour comprendre, alors. Ta mère est partie pour oublier. Toi aussi, tu devrais t’en aller, Lorelei. Quitter cette ville, cette vie… Laisse-moi, à présent.
Lorelei obéit.
Les jours passent. L’enfant a de plus en plus de peine à trouver à manger. Les cartes de rationnement suffisent à peine pour les nourrir, même depuis que la mère est partie. Il faut faire la queue pendant des heures, éviter de se faire voler. Trop frêle pour se défendre, elle devient la cible favorite de trois garnements plus âgés, qui lui volent ses maigres ressources. Deux semaines après le départ de la mère, le père et l’enfant n’ont plus rien à manger.
Un soir, le père la regarde fixement. Il est plus sale encore que d’habitude. Une barbe mange son  visage émacié. Ses yeux sont brillants, fiévreux. 
— Tu es si jolie, Lorelei qu’il est dommage de cacher tes boucles blondes sous ce vilain chapeau. Avec ton sourire et tes fossettes, il te sera bien plus facile de trouver de l’aide ou des gens pour t’aider, crois-moi. 
— Mais maman…
— Ta mère a eu tort, de vouloir te cacher sous ces hardes de garçon. Que craignait-elle ? Qu’il t’arrive malheur ? Bah ! personne n’oserait s’en prendre à toi, ma petite Lorelei. Tu es bien trop mignonne pour ça.
Lorelei a obéi. Elle a brossé ses cheveux jusqu’à ce qu’ils brillent comme l’or. Elle a troqué la chemise et le pantalon contre sa tenue du dimanche – la seule qui ne soit pas trouée. La robe, blanche et rose, avec un joli col rond et des smocks, est un peu serrée, un peu courte mais l’enfant rentre encore dedans. Alors, au matin, elle s’en va par les rues de la cité bombardée chercher de quoi manger.  
Hu ! Hu ! da schaut eine alte Hexe raus
Sie lockt die Kinder ins Pfefferkuchen aus...
Au début, Lorelei est ravie. Son père a raison : les gens sont gentils avec elle et sourient. Mais, à mesure que la journée s’étire, à mesure que les gros nuages gris des orages d’été se rassemblent au-dessus de la ville dévastée, les sourires se font plus insidieux, les regards, plus insistants.
Un individu gros et gras, au crâne chauve et huileux, à la lippe rouge et aux énormes yeux globuleux, l’invite à prendre un chocolat chaud dans un Konditorei, vestige improbable de l’avant-guerre. Il accepte de l’aider, ne lui demande pas grand-chose, en retour. Juste un baiser. Lorelei se souvient des contes que lui racontaient la mère, autrefois, avec la princesse et le prince, transformé en crapaud. L’homme qui lui a offert son soutien ressemble un peu à un batracien, alors elle lui donne un baiser sur le front. Mais ce n’est pas cela qu’il veut. Ce n’est pas suffisant. Suant et ahanant, il l’entraîne dans une ruelle, tente de soulever sa jupe. Lorelei hurle, se débat, échappe à son étreinte adipeuse.
Terrifiée, l’enfant court, court le plus vite possible pour lui échapper. Elle va à l’aveuglette, au hasard des avenues saccagées. Quand elle s’arrête, le tonnerre gronde. De grosses gouttes de pluie commencent à tomber. Elle regarde autour d’elle, ne sait pas où elle est.
Pour se donner du courage, elle reprend sa comptine préférée.
Sie stellt sich gar freundlich, ô Hänsel welche Not!
Ihr wollt sie braten im Ofen braun wie Brot...
Lorelei est perdue. Elle erre, seule, sans savoir comment retrouver le chemin de sa maison. Des éclairs déchirent les cieux anthracite. Les immeubles en ruine, les murs isolés se drapent de ténèbres. Et soudain, une silhouette massive – homme ou bête, impossible à deviner – se dessine à l’angle d’une ruelle, brièvement illuminée par la foudre.

*

Olga a croisé la logeuse, en allant rejoindre ses clients au bar du quartier. La vieille femme, une sorcière au nez interminable et aux doigts crochus, lui a dit en ricanant que l’infirme du cinquième s’était enfin décidé à mettre la gamine au turbin. Comme Olga ne comprenait pas, la logeuse lui a expliqué : la blondinette était partie, de bon matin, cheveux aux vents, serrée dans une robe qui faisait voir ses seins.
Olga, affolée, a laissé tombé soldats, cigarettes, espoir de ferre un gros poisson. N’écoutant que son cœur – et ses remords – elle s’est précipitée à la recherche de la fillette. Elle a erré toute la nuit, sous l’orage et la pluie. Au lever du jour Olga, épuisée, découvre – hasard de la destinée – un corps ensanglanté.
— Lorelei ! Lorelei ! s’écrie-t-elle en prenant l’enfant dans ses bras.
Lorelei, mourante, regarde la jeune femme et fredonne.
Doch als die Hexe zum Ofen schaut hinein
Ward sie gestoßen von Hans und Gretelein
Die Hexe musste braten, die Kinder gehen nach Haus,
Nun ist das Märchen von Hans und Grete aus...
Puis elle ferme ses yeux pour toujours.