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lundi 8 janvier 2018

La fille au sweat-shirt gris : dernier épisode



X

Front collé à la fenêtre, Billy observe tristement l’immeuble d’en face, avec ses briques rouges semblables aux nôtres et son escalier métallique. Un chat blanc, étendu de tout son long sur la plate-forme parallèle à notre étage, profite du soleil. 
— J’avais tellement envie d’aller au zoo avec lui, me dit-il d’une voix qui tremble un peu. Mais c’est toujours pareil. C’est toujours June qui passe en premier.
Je m’approche de lui, je le prends dans mes bras, le tiens un moment serré contre moi.
— J’ai un truc à te confier. Un truc super important. Je ne t’en ai pas parlé avant, parce que j’avais la trouille. J’ai un secret…
— T’es la fille au sweat-shirt gris, c’est ça ?
— Oui.
— T’aurais même pas eu besoin de me demander de jurer cracher. J’aurais rien dit à personne. Et surtout pas à maman.
— Je sais, Billy boy. J’aurais dû te faire confiance. Je suis désolée.
Il hausse les épaules. Il essaie d’être brave, mais je sens bien qu’il est blessé. Nous restons un moment, l’un contre l’autre, les yeux fixés de l’autre côté de la rue.
— Et Dillon ? me demande-t-il brusquement. C’est ton amoureux, ou pas ?
— C’est compliqué. Au lycée, il ne m’adresse pas la parole. Mais je l’ai rencontré au Pumpkin. Il m’a offert un coca, on a pas mal discuté. Sauf que je suis restée planquée sous ma capuche, alors il ne sait pas qui je suis.
Je me rappelle soudain les événements d’hier. Mon départ précipité. Mon sac, avec mes affaires et mon carnet. J’espère qu’il l’a récupéré. Même s’il lit mes chansons, même s’il découvre mon identité, Dillon n’est pas du genre à l’utiliser pour me faire du mal. Au pire, il se sentira trahi et me le rendra sans un mot la prochaine fois qu’on se croisera. Ça me brisera le cœur, parce que je suis amoureuse de lui, même si j’ai du mal à me l’avouer.
— Ça te dirait de venir avec moi à la BSA et de m’écouter chanter, Billy boy ? Tu serais mon-porte-bonheur…
Pas le temps de reculer : Billy me saute au cou. Oubliées, mes cachotteries ! Oubliée, la sortie manquée avec papa ! Les yeux brillants de joie, il enfile à toute vitesse son pull Wolverine. De mon côté, je récupère ma dernière chanson et la glisse dans la poche arrière de mon jean.
— On y va ?
Je soulève la fenêtre et l’aide à passer de l’autre côté. Nous dévalons l’escalier jusqu’au premier étage. Je frappe à la vitre de LaDonna. Ma confidente, ma vieille amie nous ouvre immédiatement. Billy saute dans ses bras. Je remarque les cernes qui creusent ses yeux noirs, sa peau terne. Elle tente de camoufler sa fatigue derrière un sourire, mais je vois bien qu’elle est à bout de forces. J’ai peur de comprendre ce que signifient ses rendez-vous réguliers à l’hôpital. J’ai peur qu’elle soit malade, comme maman.
— Alors, qu’est-ce qui vous amène, tous les deux ? lance-t-elle, ignorant mon expression bouleversée.
— J’accompagne Ashlee à son concours ! répond mon petit frère, surexcité. Elle va devenir célèbre et tout ! C’est génial, hein ?
— C’est merveilleux, Billy ! Je suis très fier de ta grande sœur, tu sais ?
Ma marraine-fée le serre très fort contre son cœur, disparaît quelques minutes dans la cuisine et revient avec sur un plateau trois verres de lait chocolaté et des biscuits aux cacahuètes. 
— Comme ça, vous n’irez pas le ventre vide ! Ashlee, que vas-tu chanter cet après-midi ? demande- -t-elle, déterminée à ne pas me laisser l’opportunité de m’inquiéter.
— J’hésite entre une de mes chansons et l’une de celles qu’on a répétées ensemble. Tu en penses quoi ?
— Tes textes sont excellents, Ashlee. Matures, intelligents, sincères. Ils les ont adorés. Alors, pourquoi changer ?
— Il n’y a pas de musique. Le ton reste le même…
— Tu auras bien le temps d’interpréter des classiques quand tu seras à la BSA !
Elle a raison, j’imagine. Je termine ma boisson, me lève avec un coup d’œil vers Billy. Agenouillé sur le tapis il caresse Kitty, et la chatte tigrée, renversée sur le dos, ronronne avec délectation. LaDonna ôte le vieux médaillon doré qui ne la quitte jamais, me le tend. Il renferme une mèche de cheveux crépus, une minuscule fleur de coton et une image pieuse. Sa mère lui a transmis, et avant elle, sa propre mère et la mère de celle-ci. Son  histoire est aussi longue que celle des Noirs américains. Bouleversée par ce présent, je le passe autour de mon cou, les yeux brillants de larmes.
— Et maintenant, montre-leur que tu es la digne fille de Keshia ! souffle-t-elle en m’embrassant sur chaque joue.
Un instant plus tard, Billy et moi sommes dehors, sous le soleil d’avril. Avec lui, impossible de se rendre à pied à la BSA. Heureusement, il y a une station de bus, pas loin. Celui-ci ralentit juste au moment où nous passons l’angle de la rue. Main dans la main, nous courons en agitant les bras dans sa direction.
Nous grimpons, essoufflés, sur la plate-forme. J’ai juste assez d’argent pour acheter nos tickets.  Les bâtiments rouges et gris défilent sous nos yeux ; sur notre droite, les grilles protégeant un terrain de sport où deux équipes jouent au basket ; plus loin, trois ou quatre cafés, une librairie et l’enseigne du Pumpkin, citrouille rouillée qui se balance doucement dans le vent.
Dix minutes plus tard, nous arrivons près de la Brooklyn School Of Arts. En descendant, je rabats ma capuche sur mon visage. Billy à mes côtés, je m’avance vers l’imposante bâtisse. L’immeuble de la Brooklyn School of Arts est en briques, à l’image du reste du quartier. Le nom de l’académie est inscrit en lettres de métal, au-dessus du frontispice. Je m’arrête au pied des marches, intimidée. Je rentre ma tête dans les épaules. Brusquement, je doute de mon talent, de ma légitimité. Ma place est-elle vraiment ici ?
Sentant mon désarroi, Billy tire de son pantalon une figurine de Batman et me la donne.
— Tiens, Ashlee. C’est pour te porter bonheur. 
Émue, je le remercie et la glisse dans ma poche. Puis, main dans la main, nous nous dirigeons vers l’accueil.
Une poigne griffue me tire en arrière. Avec un rictus mauvais, May, arrache brutalement ma capuche. Clouée par la peur, je sens mes jambes devenir de plomb.
— Je savais que c’était toi, petite teigne !  Tu croyais vraiment que je n’avais pas deviné qui se cachait sous ce sweat informe ? Tu espérais quoi ? grince-t-elle, me secouant comme un prunier. Faire tes petits coups en douce, c’est ça ? Évincer June ? Je ne te laisserai pas…
  — J’AI MAL AU VENTRE ! J’AI MAL AU VENTRE ! MAMAAAAAN !
Billy l’interrompt, se jette dans ses jambes, se roule par terre. May, affolée, tente de le relever.
— MAAAAAAAALLLLL…
Il s’accroche à son cou – et me fait un clin d’œil. Je comprends. Merci, Billy boy. Merci, petit frère adoré.
Sans hésiter, je fonce vers l’accueil. La réceptionniste, une femme d’une quarantaine d’années arborant un piercing sur l’arcade sourcilière, lève la tête vers moi.
— Je m’appelle Ashlee, dis-je, haletante. Je suis la fille au sweat-shirt gris.
— Je m’en doutais, sourit-elle, désignant ma capuche de l’index.
Elle décroche le téléphone posé sur son bureau, enfonce une touche. 
—Hey Marvin, c’est Nora. C’est juste pour te dire qu’elle est là. Oui, juste devant moi… D’accord, ajoute-t-elle en reposant le combiné. Ashlee, reste ici, quelqu’un va venir.
Je hoche la tête, inquiète à l’idée de voir ma belle-mère débarquer. Mais un garçon longiligne vient me chercher avant qu’elle ne soit parvenue à se débarrasser de Billy. 
Dix minutes plus tard, je suis sur scène. Marvin, que j’ai rencontré brièvement, était prêt à me dispenser des sélections, mais je n’ai pas voulu. Parce que je le dois. Parce que mon père est dans la salle, et que c’est peut-être le seul moyen de lui rappeler ce qu’il a promis à maman sur ce lit d’hôpital trop grand, trop blanc : « Je prendrai soin d’Ashlee. »
Je m’avance, face au public. Je demeure un moment immobile. Dans la foule, je distingue le visage de mon père et celui de Tania, la coach de la chorale du lycée. Une porte s’ouvre, dans le fond. Deux silhouettes se faufilent dans la salle L’une d’elle est Billy. L’autre fait battre mon cœur si vite que j’en ai des étourdissements. Je cligne des yeux. J’inspire profondément et je commence à chanter.

Salut moi c’est Ashlee, je suis la fille au sweat-shirt gris
Corvées le matin, coups de pieds le midi, c’est ma vie,
Je vous raconte même pas le soir, couleur noir désespoir
Si je m’appelais Harry Potter, je dormirais dans un placard
J’avance les yeux baissés, pour ne pas me faire remarquer
Souvent j’ai la rage au cœur, pas le courage de hurler 
Dans ma prison y a une lumière, et c’est toi petit frère
Qui me donne la force de fracasser les barrières
Et de tout exploser… 

Quand ma chanson se termine, des applaudissements crépitent de toutes parts. Lentement, je rabats ma capuche et je découvre mon visage. Je salue, et je m’éclipse. En chemin, je croise une fille de la chorale, Tina. Elle bredouille de vagues félicitations avant de s’enfuir, chassée par June. Ma demi-sœur me toise, les yeux étincelants de haine.
Pour la première fois de ma vie, j’ose lui retourner son regard.
Puis je me détourne d’elle, tête haute, et je traverse les coulisses en fredonnant.  Je m’apprête à rejoindre les spectateurs, dans la salle quand une silhouette familière se détache des ombres et avance vers moi, tenant dans sa main un carnet. Dillon.
Mon cœur bat plus vite.
— Tu as oublié ça, l’autre jour.
Des papillons tourbillonnent dans mon ventre.
— Je te le rendrai à une condition, poursuit-il.
— Laquelle ? dis-je dans un souffle. 
— Que tu sois ma cavalière pour le bal du lycée.
Je hoche la tête, la gorge nouée, les jambes en coton. Alors, il se penche doucement vers moi et me donne mon premier baiser.  




mercredi 3 janvier 2018

La fille au sweat-shirt gris : épisode IX




C’est la catastrophe. Oublier mes affaires, passe encore. Mais le carnet où sont consignés tous mes textes, toutes mes chansons ?  Ma seule consolation, c’est que si Dillon les a récupérées, il ne les divulguera pas. J’espère juste que c’est lui, et non un anonyme ou cette journaliste, qui a mis la main dessus.  Demain, de toute façon, tout sera fini. La « fille au sweat-shirt gris » participera à la dernière journée d’audition et dévoilera son identité.
Même si cela me tord le ventre à l’idée d’affronter ma belle-mère et June, même si cela signifie que, pour la première fois de mon existence, je m’opposerai franchement à elles. De toute façon, que me feront-elles en représailles ? Plus grand-chose. Le lycée se termine bientôt. Mes notes sont bonnes. Mon avenir à la BSA se présente plutôt bien.
— Ashlee ?
Mon petit frère m’appelle d’une voix qui tremble légèrement.
— Je suis rentrée, Billy boy. Ne t’inquiète pas.
— Je peux venir ?
— D’accord.
Aussitôt, il me rejoint sous la couette et se love contre moi, comme un petit animal en quête de chaleur. Je sombre en songeant que le pire qu’elles pourraient m’infliger serait de me séparer de Billy. Je passe une nuit agitée. Je rêve que je me produis devant une foule immense. Au début, je ne distingue pas les visages. Peu à peu, leurs traits dessinent devant moi. Ceux de ma mère,  avec ses yeux immenses et son doux sourire, ceux de Billy, petite bouille ronde et étonnée, ceux de LaDonna, de Dillon, de mon père et de plus en plus nombreux, ceux de May et June. Duplicatas. Clones hurlant des insultes, se lançant à ma poursuite, toutes griffes dehors. Je me réveille en sursaut en sursaut, en nage. Impossible de me rendormir.
Alors, je m’assieds à mon bureau et je réfléchis à une nouvelle chanson. Une chanson pour dire qui je suis. Une chanson pour enlever mon sweat-shirt gris et redevenir Ashlee. J’en ai assez de me cacher. Bizarrement, ce cauchemar, loin de m’effrayer, m’a donné le courage qui me manquait pour affronter les miens. Maman m’a légué son talent. Je me montrerai digne de cet héritage, ne laisserai plus jamais quiconque étouffer ma voix.
Quand le soleil se lève, elle est presque terminée. Je la plie soigneusement et la glisse dans ma taie d’oreiller. 
C’est décidé. Aujourd’hui, je monte sur la scène de la BSA. Personne ne m’en empêchera. June et May seront trop accaparées par l’audition pour s’intéresser à moi. Et papa a promis à Billy de l’emmener au Prospect Zoo de Brooklyn.
Je m’étire et jette un coup d’œil par la fenêtre. Une douce lumière traverse les nuages. De bonne humeur, j’enfile un bas de survêtement et me rends dans la cuisine : je vais préparer des muffins pour le petit-déjeuner. Billy en raffole. Papa aussi. Il m’a manqué, malgré tout.
L’arôme puissant du café l’attire dans la pièce. Il m’embrasse et s’installe à table. Je l’observe discrètement : tempes grisonnantes, rides, épaules voûtées. Il a l’air vieux, fatigué. Les missions qu’il effectue aux quatre coins du monde pour sa compagnie l’épuisent. Depuis qu’il a accepté ce poste d’expert international, mon père n’a pas passé plus de quinze jours d’affilée à la maison. Bien sûr, son salaire a doublé. Il a ainsi pu faire un emprunt pour acheter cet appartement et mettre de l’argent de côté pour ses enfants – June et Billy en priorité. 
Mon petit frère déboule comme une furie, saute dans ses bras, réclame un câlin, s’approche des gâteaux encore chauds.
— Ne mange pas trop, Billy boy, d’accord ?
— Mais…
— N’oublie pas que tu viens d’être malade.
— D’accord, soupire-t-il.
Papa se racle la gorge et me sourit. Un sourire un peu gêné aux entournures, mais sincère. À la minute même où je songe que nous sommes bien tous les trois ainsi, May et June réduisent en miettes ces moments éphémères. 
— Salut papa ! s’exclame ma demi-sœur en passant les bras autour de son cou.
Je me raidis. Je déteste qu’elle l’appelle ainsi.
— Je suis tellement contente que tu sois retour, Nigel, susurre May en lui effleurant tendrement l’avant-bras.
— J’espère bien profiter de cette semaine avec vous, répond-il. Vous me manquez beaucoup, vous savez !
Merveilleuse scène de famille, à laquelle, du bout des lèvres, je suis autorisée à participer. Je me demande soudain comment aurait été la vie, si maman et moi nous étions trouvées à la place de May et de sa fille. Si June avait été l’orpheline, et pas moi. Cela ne serait pas tous les jours bien passé. C’est impossible, je crois. Mais je suis certaine, en revanche, que maman se serait occupée d’elle comme de sa propre enfant. Moi, j’aurais peut-être eu du mal à la partager, mais je me serais quand même entendue avec elle…
— À quelle heure ont lieu les auditions, aujourd’hui ? interroge papa.
— En début d’après-midi. D’ailleurs, ce serait bien…
— Papa, ça te dit de me voir en vidéo ?  interrompt June. Il y avait des journalistes, hier. Ils ont filmé et je crois que c’est en ligne…
— Tu te rends compte, Nigel ? Ta fille est officiellement sur YouTube, c’est merveilleux ! renchérit May.
June a déjà une chaîne perso sur laquelle elle enregistre régulièrement des chansons. Je sais qu’elle a pas mal d’abonnés, je l’ai entendue s’en vanter auprès d’Ellen et d’autres filles du lycée, mais ce n’est pas la même chose.
Son passage sur la scène de la BSA ressemble plus à des premiers pas dans le monde des stars et des paillettes dont elle et May ont toujours rêvé.
June et ma belle-mère se précipitent dans le salon, allument l’ordinateur, se connectent. Papa me contemple un moment, sourcils froncés, boit une gorgée de café et le repose avec un soupir sur la table. Dans ses yeux, je lis le doute, un brin de culpabilité, les années qui défilent peut-être, années d’éloignement et de désertion. Pourtant, il ne me demande pas pourquoi je ne participe pas aux sélections. Il ne cherche pas aller plus loin que les critiques de May – je ne suis pas motivée, rien ne m’intéresse de toute façon.
Je ne comprends pas son attitude.
Que me reproche-t-il ? À moins que ce soit lui, qui ait quelque chose à se reprocher ? Je me rappelle une conversation que j’ai eue avec LaDonna, à son sujet. Je ne sais plus à l’occasion de quelle injustice, je me suis réfugiée chez elle. Ma marraine-fée m’a préparé un lait chaud avec du miel et un peu de cannelle, m’a consolée comme elle pouvait. Ce jour-là, LaDonna m’a expliqué qu’il était parfois plus facile de fermer les yeux sur une injustice que de s’y opposer, d’en devenir le complice plutôt que de se remettre en question.
Mon père rejoint son épouse et sa fille du côté du PC. Je le suis, de loin, mon petit frère accroché à ma main.
Phoebe, la journaliste d’hier commente d’une voix excitée la soirée au Pumpkin. Derrière elle, je reconnais la scène du bar, les mimes, puis je me vois grimper sur l’estrade, me planter, mains dans les poches, face au micro et chanter.

T’es la mieux protégée, tu te bardes
De reflets vieux comme toi et moi.
Chacun pour soi c’est la même loi
De ton côté du miroir et du mien
Ce soir, tu pourrais y mettre du tien…

Mon visage reste dans l’ombre. Mais ma silhouette mince, presque trop frêle, me paraît si reconnaissable que j’en ai les genoux qui tremblent. Je me détourne, le ventre noué. Je sens le regard de May peser sur moi. Impossible qu’elle n’ait pas deviné qui se cache derrière ce sweat-shirt à capuche gris.
— Elle est douée, cette petite ! souffle mon père. On sait qui c’est ?
— Non, répond sèchement May.
 — Dommage qu’on ne voie pas son visage, ajoute mon père. Tu ne peux pas afficher en plein écran ?
June s’exécute. Mon cœur s’emballe. Heureusement, mon morceau se termine à ce moment-là. Coupant les applaudissements, Phoebe, de retour à la BSA, donne la parole à Marvin Jones.
— Elle est vraiment prodigieuse. Une idée de son identité ?
— Malheureusement non. Elle s’est volatilisée  avant que l’on puisse l’approcher. Si elle nous regarde en ce moment, je veux qu’elle sache que la BSA lui ouvrira ses portes avec joie. Il lui suffira de se présenter, cet après-midi…
— Seriez-vous prêt à lui offrir une bourse d’étude ?
— Bien sûr. Vous savez, Phoebe, une voix comme la sienne, c’est rare. Très rare.
June s’est levée. Elle demeure plantée devant la chaîne, poings serrés. May s’approche d’elle, caresse ses longs cheveux blonds, la serre contre elle.
— Ne t’inquiète pas, tu y arriveras.
— Non, je n’y arriverais pas ! Tu n’as pas écouté ce qu’il a dit ? gronde ma demi-sœur en se dégageant brusquement. La bourse est pour elle ! Ça sert à quoi d’aller là-bas, hein ? Tout est déjà décidé…
— Ma chérie, souffle May d’un ton apaisant. D’abord, elle n’ira peut-être pas. Ensuite,  ton père et moi avons les moyens de te payer les études de ton choix. Alors, ce qui compte avant tout, c’est que tu intègres cette école, d’accord ? D’ailleurs, entre Let It Go et la jolie robe que papa t’a rapportée, ça m’étonnerait que tu ne remportes pas tous les suffrages ! Allez, va t’habiller…
June s’éclipse en traînant les pieds. May me lance un coup d’œil mauvais. Une sourde angoisse monte en moi. Contrairement à mon père, elle a reconnu ma voix. Si elle avait des doutes sur l’identité de la fille au sweat-shirt gris, cette vidéo les a dissipés. Elle va tout faire pour m’empêcher de participer à cette dernière journée de sélections.
— Nigel, ce serait bien que tu accompagnes ta fille à l’auditorium, sourit-elle.
— C’est-à-dire que… J’ai promis à Billy de l’emmener au zoo, aujourd’hui, rétorque-t-il en ébouriffant les cheveux de son fils qui le regarde d’un air ravi.   
—  June a besoin de se sentir soutenue, surtout aujourd’hui. Tu devrais l’accompagner, murmure-t-elle en posant la main sur son avant-bras. Billy et toi, vous irez voir les singes demain.
Papa réfléchit quelques secondes, puis hoche la tête.
— Tu as raison, comme toujours ! Allons-y tous les deux : c’est important qu’on soit là pour elle.
— J’avais l’intention de rester à la maison pour m’occuper de Billy.
May ? S’occuper de Billy ? C’est une plaisanterie. Sauf, évidemment, si elle a décidé de m’empêcher de quitter l’appartement.
— Ashlee peut le surveiller. June aura besoin de ton soutien autant que du mien, insiste mon père.
Ma belle-mère est coincée : impossible d’avouer qu’elle m’emprisonne parce qu’elle ne supporte pas l’idée que je sois plus douée que June.
Billy se lève, les yeux embués de larmes. Il aurait aimé passer l’après-midi avec son père et qu’il se sent trahi. Il a envie d’être seul, je le devine. De digérer son chagrin dans le silence de notre chambre. Alors, pour ne pas le déranger, je m’installe à la table du salon pour m’avancer sur mes leçons d’histoire. On étudie les discours de Martin Luther King, l’histoire de Rosa Parks, qui refusa de céder sa place à un Blanc dans le bus et aussi, celle des neuf de Little Rock, ces lycéens noirs qui intégrèrent, en 1957, un établissement pour Blancs. Aujourd’hui, c’est différent : les élèves se mêlent les uns aux autres grâce au sport et aux différents clubs – choral, échecs, journal.
Pourtant…
Odeur de poudre et de parfum de luxe. Ongles rouge sang s’enfonçant dans mon bras. Je sursaute. Ma belle-mère approche son visage du mien, si près que je discerne chaque grain de poudre blanche sur ses rides.
— Je te conseille de te tenir à carreau, Ashlee. Tente quoi que ce soit et tu le paieras très cher… 
 Le cœur glacé, je hoche la tête, fixe lèvres serrées l’empreinte de ses griffe sur ma peau brune. Cette femme me fait peur. Jamais je ne pourrai me débarrasser de l’étau qui enserre ma gorge lorsqu’elle est là. Cette fois, cependant, je suis déterminée à braver sa colère et sa méchanceté.
Peu de temps après, la porte claque. Billy et moi sommes seuls dans l’appartement. J’inspire, un grand coup, me lève. Le rejoins dans la chambre d’un pas décidé.



mercredi 27 décembre 2017

L'imaginaire, la jeunesse, les femmes



Lorsque j'étais encore à la fac, et re-lisais Tolkien pour les besoins de ma thèse, un étudiant m'a abordée avant un séminaire, pour me poser deux questions :
* Qu'est-ce que tu lis ? (l'air intrigué)
* Pourquoi tu mets des minijupes ? (l'air faussement outré)
Je me souviens avoir été un peu déstabilisée par sa question (à 20 ans, on a la répartie moins facile qu'à 30 ou 40)  et de lui avoir parlé du Seigneur des Anneaux. Ledit étudiant est revenu deux semaines plus tard, très fier de lui, avec cette fois, non pas une question mais une affirmation:
* En fait, Tolkien, ce n'est pas de la littérature de gare. Il était philologue! (l'air soulagé)
Lorsque j'ai publié mes premiers livres- de la fantasy et du fantastique - d'aucuns - j'ai oublié leur nom, leur identité, je sais juste qu'ils étaient là, tout près - m'ont dit :
* Bon, et quand est-ce que tu nous écris un vrai roman ? (l'air goguenard et/ ou condescendant)
Lorsque j'ai publié mes premiers romans  jeunesse, d'aucuns - j'ai oublié leur nom, leur identité, je sais juste qu'ils étaient là, tout près - m'ont dit :
* Bon, et quand est-ce que tu nous écris un vrai roman ? (l'air goguenard et/ ou condescendant)
Un vrai copier- coller, non ? 
Lorsque je suis en dédicace, il m'arrive d'avoir posés devant moi Le jour où je suis partie, Mon cheval mon espoir et ma trilogie de dark Fantasy, L'Archipel des Numinées. Il y a toujours quelqu'un pour vouloir absolument acheter Arachnae (le t1) pour desenfants/ petits-enfants de dix/douze ans parce que l'imaginaire, c'est pour les gosses, pas pour les "grands"... (l'air sincèrement choqué quand j'évoque le contenu des récits)
Lorsque j'effectue des rencontres scolaires, il m'arrive régulièrement d'être confrontée à des profs pour lesquels, à partir de la Seconde (générale, c'est pour cela que j'affectionne tout particulièrement les lycées Pro), on lit de "vrais" romans. Des romans "pour adultes" (l'air même pas gêné).
Lorsque je lis des chroniques de livres (les miens, ceux de mes collègues) sur les blogs, il arrive toujours un moment où  je tombe sur des phrases comme "c'est profond/ bien écrit/ complexe/ intelligent/ violent / noir/ foisonnant, etc. - pour de la littérature jeunesse"(l'air de se justifier d'avoir aimé).

***

 Depuis quelques années (hum... plus que quelques années ), je m'intéresse de très près à la façon dont l'histoire a effacé les femmes de tous les domaines créatifs (et autres, d'ailleurs) - qu'il s'agisse des sciences, des lettres, des beaux-arts ou de la musique. Et, quand il était impossible de les faire disparaître, à la manière dont elles ont été dévalorisées. Les exemples sont multiples : Remedios Varo, artiste surréaliste, est devenue une "muse" et Rosa Bonheur une peintre "académique" (avec tout ce que cela sous-entend de mépris de la part de "vrais" artistes... qui eux, ne se conforment pas, etc.), Marceline Desborde-Valmore est reléguée au rang de "poétesse pour enfants" (comme la plupart de ses collègues), dont on connaît les histoires de fleurs et de printemps, pas les vers évoquant le massacre de Lyon ou la misère en prison, Quant aux compositrices... Il suffit de savoir que les classes de composition étaient interdites aux femmes jusqu'à la fin du 19ème pour se faire une petite idée du problème.
Ce qui est vrai dans les arts l'est dans TOUS les domaines. Y compris sportifs. Et, pour certains une simple présence féminine dévalorise les professions qui y sont liées (les femmes dans les orchestres , les femmes dans le domaine de l'équitation aux yeux de fâcheux"spécialistes") - comme cela a été le cas, d'ailleurs, avec le métier d'instit - uteur, donc lettré et respectable au début du 20ème siècle, - utrice dont gnangnan et payée à ne rien foutre une fois que le métier a été féminisé. 
Ces trous de l'histoire de l'humanité, trous énormes, pourtant invisibles aux yeux de la majorité d'entre nous, ont été rendus possibles par une longue tradition patriarcale et sexiste, toujours d'actualité d'ailleurs (cf les articles de Florence Hinckel à propos de la littérature jeunesse sur son blog), dans laquelle le féminin était toujours soumis au masculin (vive l'écriture inclusive, du coup) et bien sûr, inférieur. 
Or, le féminin, c'est : l'enfance, la rondeur, la maternité, les petites fleurs, l'intuition, l'émotivité, la passivité (un jour, je vous raconterai les conneries entendues - et avalées, hélas - en philo médiévale ), la naïveté, l'incapacité, une éternelle mineure, etc. 
Je n'exagère pas. J'en oublie même. C'est aussi un objet.
Par rapport au masculin qui est : logique, génial, mûr, ferme, maître de soi, etc. 
Je ne vais pas épiloguer, vous connaissez les poncifs, vous pouvez sinon vous renseigner - il y a suffisamment d'essais parus ces dernières années sur les genres et le sexisme. Bon, je peux quand même vous en citer quelques uns : Girls Will be girls, d'Emer O'Toole, Précieuses, pas ridicules de moi-même et le Guide Des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses, de Catherine Dufour. 
Ce que je veux dire, c'est qu'en gros, l'histoire de notre société (et du sexisme) permet de comprendre les atavismes stupides dont sont victimes la littérature "jeunesse" et de l'imaginaire (en particulier la fantasy)

***

De temps en temps, les médias publient des articles ou diffusent des émissions sur la littérature jeunesse. Généralement, pour expliquer à quel point c'est nul (ex ici ou là), niais, "guimauve", etc. Ce qu'il y a d'étonnant, avec ces articles, c'est qu'ils sont méprisants et ignorants à la fois. Et ce qui est navrant, c'est que nous, autrices et auteurs jeunesse, soyons encore obligés de monter au créneau pour défendre nos œuvres et les justifier. 
Ce que je vais faire, d'ailleurs, là maintenant tout de suite en suggérant à messieurs Honoré et Barberant quelques lectures : 
Détroit, de Fabien Fernandez .
Memory, de Christine Féret-Fleury.
Appuyez sur étoile, de Sabrina Bensalah.
CIEL, de Johan Heliot.
La Symphonie des abysses, de Carina Rozenfeld.
#Bleue, de Florence Hinckel.
Les Vigilantes, de Fabien Clavel.
Harry Potter, de JK Rowling (bah ouais...)
Et la liste est bien plus longue que ce que j'écris...
Je leur proposerai bien aussi quelques lectures d'albums pour les plus jeunes, sauf que je suis nulle en termes d'albums, je n'ai pas d'enfants, je n'y connais rien - enfin, Marlaguette et son loup mais ça fait un bail...
En revanche, je mets au défi ces messieurs - ah, oui, tiens, des hommes... - d'écrire un texte pour les tout-petits qui soit juste. Car l'écriture pour les très jeunes est extrêmement exigeante, et extrêmement difficile. 
Ce que je me demande, c'est dans quelle mesure la littérature jeunesse, comme la fantasy, n'est pas victime d'une longue tradition sexiste. En fait, je ne me le demande pas. J'en suis absolument certaine.





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La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse se bat depuis des années, et de plus en plus activement depuis plusieurs mois, pour que la littérature pour enfants, pré-ados, ados, jeunes adultes, soit enfin reconnue à sa juste valeur, et non comme la parente pauvre et un peu cruche de la Littérature, la Vraie, pour ADULTES. 
Je ne vais pas ici épiloguer sur les chiffres de vente de l'une par rapport à l'autre,  sur la façon dont sont traités les autrices et auteurs de l'une par rapport à l'autre : 
* plus de ventes en jeunesse qu'en adulte
* plus d'autrices que d'auteurs
* pourcentages et à-valoirs moindres en jeunesse qu'en adulte (air outré de  certains éditeurs à qui l'on réclame des montants décents et qui répondent "mais c'est de la jeunesse")
Ce qui m'intéresse plus, c'est notre attitude  vis-à-vis du métier. Combien de fois, en salon, j'ai pu discuter avec des collègues qui ne "se sentaient pas de passer le cap" de l'adulte. Alors qu'ils ont écrit des superbes romans ? Et combien d'auteurs s'excusent presque d'écrire pour les plus jeunes ? (comme s'il y avait une échelle aussi en jeunesse, plus on écrit pour les ados, plus on est crédible... ) C'est pareil dans le domaine de l'imaginaire : être catalogué "fantasy" ou "fantastique", par exemple, peut être une souffrance. Et procure à certains un sentiment d'illégitimité. Avec une envie dévorante de "publier enfin un vrai roman". Parce qu'avant, ce n'en était pas ?
Detroit, Harry Potter, Nos Âmes jumelles (de Sam Bailly, je le dis parce que je ne l'ai pas citée), Que Passe l'hiver (de David Bry, idem), Twist again (de Sylvie Allouche, idem),  ne sont pas des romans ? Et quand j'écris Là où tombent les anges, je fais... quoi ? Une mousse au chocolat ? De la culture de betteraves sur pilotis ? 
Le problème, c'est qu'on nous habitue tellement à douter de notre talent, que nous en venons à espérer publier enfin un vrai roman. C'est-à-dire, ni de la fantasy ni de la jeunesse (encore moins de la fantasy jeunesse). 
Le problème, c'est que nous sommes tellement conditionnés par les diktats de notre société que nous  finissons par créer les barreaux de nos propres cages et fournir au monde les bâtons pour nous frapper. Donc, nous nous excusons de n'écrire que pour les enfants/ ados/ etc., de ne pas avoir encore "osé" nous lancer dans l'écriture d'une fiction contemporaine (et nous regardons, avec envie et/ou timidité, ceux qui signent dans les salles principales des salons généralistes et sont logés dans les **** là où les auteurs jeunesse se contentent du Formule 1 du coin)



Et ne croyez pas que dans le "nous",j'échappe à la règle - moi aussi, je passe mon temps à m'excuser et me justifier de publier pour la jeunesse au lieu de faire des bouquins sérieux, de m'éclater à créer des univers imaginaires (le seul souci, c'est que c'est souvent très mal payé) et à prendre l'air contrit quand on sous-entend que je n'écris peut-être pas les romans que je devrais. En gros : "tu vaux mieux que ça", le ça n'étant pas l'à-valoir  mais le genre.

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Je trouve absolument désolant qu'en France, on continue à réduire, enfermer, classer, brider - parce qu'il est plus facile de se conformer à des traditions que prendre le risque de regarder un peu plus loin  que le bout de son nez (n'est-ce pas messieurs susmentionnés et consorts?), parce qu'il est plus facile de se conformer à des traditions que prendre le risque de comprendre les mécanismes qui sont en jeu dans ces dénigrements systématiques (à mon sens largement hérités  des 19eme et 20eme siècle de l'entre deux guerres, où  les femmes sont cantonnées à l'enfance et leurs rêves atrophiés), parce qu'il est plus facile de se conformer à des traditions que prendre le risque de modifier des schémas économiques  qui créent dépendance et infantilisation (le tout, trop souvent consentis par les autrices et auteurs qui n'osent pas respirer un bon coup et se dire: "en fait, si j'écris de vrais livres").
Pour ma part, j'ai horreur des frontières. J'aime les hybridations, les mélanges, les croisements. Je n'ai pas de style préféré, j'aime autant les essais que la fantasy, la poésie que la littérature jeunesse . Il y a des auteurs et autrices que j'aime, d'autres qui m’indiffèrent. il y a de la bonne et de la mauvaise littérature. Et ce n'est pas la même pour tou.te.s 
Pour terminer ce très long article, parce que c'est aussi un domaine dans lequel je me sens particulièrement bien, à la fois en tant qu'autrice et que lectrice, j'évoquerai le Young Adulte (YA), jeune adulte, catégorie fourre-tout, artificielle, marketing, certes et certainement plus encore, mais diablement géniale car elle permet tous les genres, toutes les hybridations - y compris celle, délicate s'il en est, entre la jeunesse et l'adulte... Subversive avant tout, la littérature YA ? Pourquoi pas! En tous cas, les deux collections qui sont pour moi emblématiques de cette explosion le sont : Exprim, installée depuis 11 ans aux éditions Sarbacane et Electrogène, qui existe depuis 2015 chez Gulf Stream  éditeur - et qui j'espère continuera à bousculer ses lecteurs pendant longtemps. 






NB : à propos de vrais romans", lire aussi l'article de Clémentine Beauvais: ici.